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L'affaire Jules Durand


A l’occasion de la sortie du livre de Philippe Huet, « Les quais de la colère » (Albin Michel), retour sur l’affaire Jules Durand, un procès qui secoua le monde ouvrier havrais au début du XXème siècle.

 

L’affaire Durand :

« L’affaire Dreyfus du pauvre »

 

Jules Durand est né au Havre le 6 septembre 1880. Très tôt amené à travailler, il fréquente l’université populaire des Bourses du Travail. Employé d’abord comme docker, il devient ensuite charbonnier-journalier, comme le fut son père. Il lit les écrits de Louise Michel, Proudhon ou Pouget et prend rapidement conscience de la lutte des classes. Ses idées et activités de syndicaliste révolutionnaire lui causent déjà des problèmes. Il participe étroitement à la formation de l’union départementale des syndicats alors qu’il devient secrétaire du syndicat corporatiste des charbonniers. Dès 1910, elle compte plus de 400 adhérents.

En août de cette même année, le syndicat des charbonniers lance une grève illimitée «contre l’extension du machinisme, contre la vie chère, pour une hausse des salaires et le paiement des heures supplémentaires ». Pour contrer le mouvement, les grandes  compagnies portuaires et transatlantiques havraises embauchent des hommes qu’elles payent trois fois plus cher. Le 9 septembre, une bagarre éclate entre Louis Dongé, l’un des « renards » et quatre charbonniers grévistes, tous ivres. Dongé meurt le lendemain, 10 septembre. Les quatre coupables sont arrêtés.

 

Machination politico-judiciaire

 

Les décideurs locaux jugeant que le mouvement de grève dure trop longtemps, achètent le témoignage des charbonniers qui affirment que l’assassinat a été voté par le syndicat, à l’instigation de Jules Durand, le 14 août. Même le chef de la sûreté du Havre dénonce cette machination grossière.  Mais Durand est arrêté pour «incitation et complicité de meurtre sur la personne de Louis Dongé », ainsi que les frères Boyer, respectivement secrétaire adjoint et trésorier du syndicat. Deux mois exactement après la mort de Dongé, s’ouvre le procès de Durand à la Cour d’assise de Rouen. L’un des avocats de Jules Durand n’est autre que René Coty, futur président de la République. Mais alors que les frères Boyer seront acquittés et trois des véritables coupables condamnés à des peines de prison, Jules Durand est condamné à mort, le 25 novembre. A la fin du procès, victime d’une crise de nerf, il est maintenu 40 jours en camisole de force.

 

Mobilisation havraise

 

Au Havre, l’annonce du verdict a lieu par télégramme vers 10 heures du soir, pendant une réunion de l’Union des Syndicats. Décision accueillie par un cri unanime de révolte. Il est décidé vers 1 heure du matin « une campagne d’agitation et de protestations ». Un meeting se tient le dimanche 27, et par solidarité, une grève générale de 24 heures éclate le lundi 28 novembre, paralysant toute la ville.     

Des mouvements ont lieu jusqu’en Angleterre et aux Etats-Unis, la Ligue des droits de l’Homme lance un mouvement de protestation. La peine de mort est finalement commuée en sept ans de réclusion. La mobilisation ne faiblit pas et le 1er janvier 1911, avant la révision, Jules Durand est libre. Mais il a perdu la raison depuis sa condamnation et est envoyé à l’asile de Sotteville-les-Rouen où il meurt le 20 février 1926. Entre temps, le 15 juin 1918, il est déclaré innocent.

 

Armand Salacrou : « Boulevard Durand ».

 

« J’avais dix ans et mes parents habitaient Le Havre, devant la prison, quand éclata l’affaire Durand. Ce fut d’abord un modeste entrefilet de dix lignes dans les journaux locaux, le 10 septembre 1910, intitulé : « Sanglante chasse au renard ». Une rixe entre ivrognes avait éclaté, laissant sur le pavé du quai un mort : un ouvrier qui continuait de travailler pendant la grève des charbonniers, assommé par des grévistes. Quelques jours plus tard à la stupéfaction de tous, on inculpait le secrétaire du syndicat Jules Durand » (Armand Salacrou).

L’auteur et académicien havrais Salacrou écrira en 1960 une pièce de théâtre, « Boulevard Durand – chronique d’un procès oublié » sur le sujet. Le livre est actuellement épuisé.

 

Philippe Huet : « Les quais de la colère » (Albin Michel).

 

1910. Dans le port du Havre, la vapeur des steamers et des paquebots géants tue la navigation à voile. Sur les quais, le charbon est roi et s’engloutit par milliers de tonnes dans les entrailles des monstres d’acier qui doivent aller toujours plus loin, toujours plus vite. Cette boulimie de progrès fait la fortune des grandes familles de négociants havrais, et notamment des « maîtres charbonniers » qui connaissent une prospérité sans précédent. A l’autre bout de la chaîne, loin des privilèges, des capitaux et des places boursières, les débardeurs vivent un véritable enfer. Rongés par la tuberculose, minés par l’alcool, enfermés dans un ghetto de misère, les ouvriers charbonniers sont la lie du port, parias de la classe ouvrière ouvertement méprisés par les autres dockers. Sauf un. Révolutionnaire idéaliste et buveur d’eau, surnommé  « le curé », Jules Durand s’engage chez les charbonniers, reprend en main leur syndicat, devient leur leader. Effarés de voir une horde de clochards dépenaillés se transformer en une troupe organisée, les maîtres du charbon n’ont plus qu’une idée : abattre cet homme qui les met en danger. Par tous les moyens.

A partir de faits authentiques, Philippe Huet (« Quai de l’oubli », « La main morte »…) livre une fresque poignante des luttes sociales à l’aube du XXème siècle.

Outre les journaux de l’époque, l’auteur s’est référé à deux ouvrages (aujourd’hui non réédités) : « Un nommé Durand », d’Alain Scoff (JC Lattès, 1984) ; « Vie et folie de Jules Durand », mémoire de psychiatrie rédigé en 1981 par le docteur Jean-Pierre Avenel.

 

Sources :

Jean-Pierre Levaray, http://invrevablesanarchistes.org/articles/biographies/durand_jules.htm

« L’affaire Durand », http://le-libertaire.org


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