Les années Queneau au Havre
Raymond Queneau est né au Havre le 21 février 1903, dans un appartement au 104 rue Thiebaut (depuis devenue rue Général Sarrail), habité par sa grand-mère maternelle. Ses parents qui tiennent une mercerie au 47 rue Thiers, le mette en nourrice jusqu’à l’âge de 2 ans, à Bléville et Sanvic (quartiers sur les hauteurs du Havre). C’est dans l’église de Bléville qu’il sera baptisé. Queneau ne restera avec ses parents que lorsque ceux-ci loueront l’appartement au-dessus de leur magasin, en 1905. En 1908, il entre à l’école primaire du lycée du Havre (depuis, lycée François Ier). Il prend des leçons de piano en 1910, commence à écrire en 1913, des œuvres qui seront en partie détruites. En 1916, il écrit une pièce, « Aux enfers ». En 1917, écriture du roman autobiographique « Les derniers jours », qui se déroule en partie au Havre. Il lie amitié avec Georges Limbour, qu’il rencontre dans une librairie havraise, installée rue Victor Hugo (tiens donc !!). En 1919, il passe son bac à Caen, avant de s’inscrire à la Sorbonne, et d’être suivi à Paris par ses parents, qui vendent la mercerie le 25 novembre 1920.
Queneau à Paris
En 1924, Queneau adhère au mouvement surréaliste, juste avant de partir pour le service militaire en Algérie. Il épouse Janine Khan en 1928, alors que sont publiés plusieurs textes, puis écrit son premier roman, « Le chiendent », en 1933, et obtient le prix des Deux Magots.
1934 est l’année de naissance de son fils Jean-Maris, et de la parution de son deuxième livre « Gueule de Pierre », avec une seconde partie, « Les temps mêlés » (1941) puis une troisième, « Saint Glinglin » (1948). Entre deux parutions, Queneau travaille à des traductions .
1936 : parution de « Les derniers jours », roman autobiographique, tout comme « Chêne et chien », un roman en vers écrit en 37, et dans lequel on trouve notamment : « Je naquis au Havre un vingt et un février, en mil neuf cent et trois. Ma mère était mercière, mon père était mercier, ils trépignaient de joie ». 1936 est également l’année où Queneau devient membre du comité de lecture des Editions Gallimard.
1938 : « Les enfants du limon »
En 1939, parution de « Un rude hiver », dans lequel on revient au Havre pendant 14-18. Mais Queneau est mobilisé, avant d’être secrétaire général des Editions Gallimard en 1941, année où paraissent «Les temps mêlés (Gueule de pierre II) » .
1942 : publication de « Pierrot mon ami »
1943 : « Les Ziaux » paraissent dans la collection Métamorphoses. Début des « Exercices de style ».
1944 : « Loin de Rueil »
1947 : « Exercices de style ». Queneau devient en parallèle (et c’est important), membre de la Société mathématiques de France.
1948 : alors que Queneau participe à toutes les activités existancialistes de Saint Germain des Prés, parution de « Les Ziaux ».
1949 : Juliette Gréco, muse de Saint Germain, chante « Si tu t’imagines».
1950 : recueil d’essais « Bâtons chiffres et lettres ».
1951 : Raymond Queneau devient membre de l’Académie Goncourt.
1952 : « Le dimanche de la vie »
1954 : Queneau dirige l’Encyclopédie de la Pléïade.
Ce n’est qu’en 1959 que paraît « Zazie dans le métro ». Le livre sera adapté au cinéma par Louis Malle l’année d’après, en 1960, alors que naît l’OULIPO, l’OUvroir de LIttérature Potentielle.
1961 : recueil d’alexandrins pour le moins étonnant, « Cent mille milliards de poèmes ».
1962 : « Les œuvres complètes de Sally Mara »
1965 : « Les fleurs bleues ».
En 1972 meurt la femme de Queneau, une disparition qui l’affectera au point que l’homme ne voudra plus travailler. Il s’éteindra le 18 juillet 1976, alors que paraît le livre « Morale élémentaire ».
Les pages havraises de Queneau
Plusieurs œuvres de Queneau parlent du Havre. « Les derniers jours », paru dès 1917. « Un rude hiver » permet de lire « Au lieu de remonter vers la rue Thiers, et au-delà, vers sa maison à mi-côte, il descendit vers le boulevard de Strasbourg et la Bourse, et, au-delà, vers le Bassin du Commerce. Les yôtes blancs cagnardaient dans une eau lourde, à face d’huile ; quelques-uns, allemands et séquestrés, pourrissaient, abandonnés. Au bout du quai Lamblardie, un trois-mâts norvégien reposait près des bois qu’il avait débarqués. Sur le quai des Casernes, le lent flâneur croisa un groupe de morveux à moitié ivres, de francs bandits de quatorze ans (…) » ( Un rude hiver – 1939 – éd. Gallimard). Il décrit aussi le cours de la République, le Rond-Point et le boulevard de Strasbourg dans « Contes et propos ».
On peut lire « Le Havre de Grâce » sur l’une des vitrines de la librairie, un texte tiré du recueil « Instant fatal » (Gallimard 1992).
« Il ne faut pas chercher espace et souvenir
Dans la poussière énorme où dorment les maisons
Il ne faut pas chercher le temps et la mémoire
Dans la ferraille obscure où s’ébrèchent les toits
Je n’aurai pas cherché le vin ni le plaisir
Dans le vide indigo d’une fenêtre aveugle
Je n’aurai pas cherché le moment et l’histoire
Dans les rues abruties sous le poids des murailles
Les plans retraceront cette topographie
Les archives créeront cette chronologie
La mort s’affirme pure au creux des brèches sèches
Le sable se répand sur les jardins majeurs
Et l’école écroulée aspire mon enfance
Squelettes d’épiciers squelettes de tailleurs
Cadavre dispersée de la vieille libraire
On a tué tous les murs on a tué la lumière
Déjà des souvenirs commençaient à crever
On a tué tous les murs bétail supplémentaire
Je meurs par tout quartier La ville toute entière
Saute dans le matin en petites poussières
Dont l’une fut mon cœur et l’autre fut ma main
Et ma tête et mon pied et mes cahiers scolaires
Et l’angoisse et le pain et les jeux et la nuit
Un balai un balai pour toute la poussière
Je suis si mort déjà que je puis rire aux larmes
Et la mer lessivait ce qui veut bien blanchir »
Le mouvement surréaliste
Avec André Breton, Robert Desnos, Paul Eluard, Louis Aragon, Raymond Queneau fut l’un des fondateur du mouvement surréaliste, qui a beaucoup contribué à des changements radicaux dans la poésie et la littérature. Guillaume Apollinaire est l’inventeur du terme « surréaliste ». C’est au sortir de la guerre de 14 que le mouvement va prendre tout son sens, particulièrement avec le texte « Les champs magnétiques », écrit par Philippe Soupault et André Breton.
L’OULIPO
En 1960, Queneau fonde l’OULIPO (Ouvroir de la Littérature Potentielle) avec son ami François Le Lionnais. L’OULIPO est un laboratoire littéraire préconisant l’utilisation de structures mathématiques dans la création littéraire. Les amis de Queneau y inventeront de nouveaux mécanismes. C’est le cas de la méthode « S+7 », qui consiste à remplacer chaque mot d’un texte (à l’exception des mots-outils) par le septième mot suivant dans le dictionnaire. Ainsi Queneau transforme-t-il la fable de La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi », en « La Cimaise et la Fraction ».
« La Cimaise ayant chaponné tout l’éternueur
Se tuba fort dépurative quand la bisaxée fut verdie
Pas un sexué pétrographique morio de mouffette ou de verrat.
Elle alla cocher frange
Chez la Fraction sa volcanique... »
Autre exemple, celui de Georges Perec, qui, dans «La Disparition », un livre de 320 pages, environ 78 000 mots et quelques 297 000 signes, ne fait pas apparaître une seule fois la lettre e ! A l’inverse, l’autre roman lipogrammatique « Les Revenentes » n’autorise que la voyelle e et non plus les autres !
« Que cet atelier ait été conçu comme un lieu d’expérimentation, tout son travail poétique le prouve. Expérimentations menées avec rigueur jusqu’à leur terme (ou leur impasse) : quelle poésie peut-on écrire avec seulement onze lettres ? Peut-on faire entendre de nouveaux rythmes, de nouvelles intonations poétiques qui soient des transpositions de ce que recherche la musique sérielle ? Quel rapport neuf peut-on encore, en matière de poésie, construire entre l ‘œil et l’oreille ? » (Claude Burgelin – « Georges Perec »).
Cent mille milliards de poèmes
« C’est plus inspiré par le livre pour enfants intitulé « Têtes de rechange » que par les jeux surréalistes du genre « Cadavres exquis » que j’ai conçu – et réalisé – ce petit ouvrage qui permet à tout un chacun de composé à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers bien entendu. C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité, il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre)» (Raymond Queneau)
Juliette Gréco
C’est avec un poème de Raymond Queneau que la carrière de Juliette Gréco, la Muse de Saint-Germain des Près, va débuter en 1949. Le poème que Gréco découvre dans un livre que lui a prêté Jean-Paul Sartre s’appelle « Si tu t’imagines ». Elle souhaite le chanter. Il est mis en musique par Joseph Kosma parce que la jeune fille aime « Les feuilles mortes ».
« Si tu t’imagines
Si tu t’imagines fillette fillette
Si tu t’imagines
Qu’ça va qu’ça va qu’ça
Va durer toujours
La saison des a
La saison des a
Saison des amours
Ce que tu te gourres fillette fillette
Ce que tu te gourres.
Si tu crois petite
Si tu crois hum hum
Que ton teint de rose
Ta taille de guêpe
Tes mignons biceps
Tes ongles d’émail
Ta cuisse de nymphe
Et ton pied léger
Si tu crois qu’ça va
Qu’ça va qu’ça va qu’ça
Va durer toujours
Ce que tu te gourres fillette fillette
Ce que tu te gourres.
Les beaux jours s’en vont
Les beaux jours de fête
Soleils et planètes
Tournent tous en rond
Mais toi ma petite
Tu marches tout droit
Vers c’que tu n’vois pas
Très sournois s’approchent la ride véloce
La pesante graisse
Le menton triplé
Le muscle avachi.
Allons cueille cueille les roses, les roses
Roses de la vie (bis)
Et que leurs pétales
Soient la mer étale
De tous les bonheurs (bis)
Allons cueille cueille
Si tu le fais pas
Ce que tu te gourres fillette fillette
Ce que tu te gourres…"
(éd. Enoch 1947 / « La chanson française à travers ses succès » - Larousse 2002)
Exercices de style
Les « Exercices de style » sont écrits en 1947. « Dans l’S, à une heure d’affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s’irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu’il passe quelqu’un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, il se précipite dessus. Deux heures plus tard, je le rencontre Cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. Il lui montre où (à l’échancrure) et pourquoi ». A partir de ce texte, Raymond Queneau s’amuse à faire 99 versions différentes. Yves Robert en fera d’ailleurs une mise en scène qui sera jouée par sa compagnie en 1954.
Ecriture, cinéma, chansons, peinture, mathématiques…
Raymond Queneau était un touche à tout. Mais un touche à tout de génie ! Outre l’écriture de romans, de poèmes, des dialogues de films, il a fait paraître des articles, des traductions. Il a pris des cours de piano au Havre, des cours de dessin par correspondance et a travaillé puis exposé des gouaches et aquarelles entre 1946 et 1948. Il a créé une société de cinéma, tourné et interprété un petit film, « Le lendemain » en 1950, a collaboré avec de grands noms du cinéma à leur travail. Il s’est intéressé aux sciences, aux langues, à la philosophie, a fait partie du mouvement des Surréalistes, de la Société mathématiques de France, a dirigé l’encyclopédie de la Pléïade, est devenu membre de l’Académie Goncourt. Avec l’Oulipo il mélange allégrement littérature et mathématiques, qu’il affectionne depuis l’enfance. Il a même trouvé le moyen d’écrire en un seul livre, « Cent mille milliards de poèmes » !
Un livre sur Raymond Queneau est incontournable : la biographie que lui a consacré Michel Lécureur (Les Belles Lettres / Archimbaud 2002).
Liens avec des sites Queneau :
Les sites sur Raymond Queneau sont nombreux. Nous n’en citons ici que quelques uns qui renvoient souvent sur d’autres.
www.queneau.net
http://queneau.free.fr/
La machine à fabriquer cent mille milliards de poèmes :
http://perso.club-internet.fr/archilam/Danquen2.htm
Queneau sur la toile : www.ac-versailles.fr/pedagogi/lettres/queneau/quenweb.htm
Les hommages 2003 au Havre
Le 21 février 2003, une plaque commémorative est apposée sur la façade de l’immeuble où Queneau grandit, 47 avenue René Coty.
Jusqu’au 1er mai : exposition „Raymond Queneau et Le Havre » à la bibliothèque Salacrou. Entrée libre.
Fin mars : colloque universitaire sur « Queneau et le mystère des origines ».
21 mars : « Nuit des Zazie’s et des Zazous », bal moderne et masqué pour rappeler Saint-Germain-des-Prés, à l’Agora.
22 mars : rencontre à La Galerne, avec l’association Queneau aime Le Havre aime Queneau.
18 mai : fête chinoise semblable à celle décrite dans « Un rude hiver », et qui eut lieu en 1916 au Havre. Défilé du Rond-Point à l’Hôtel de Ville, costumes, lanternes, musique.
Du 2 juin au 6 juillet : illustrations originales pour « Exercices de style » exposées au forum de l’Hôtel de Ville avec les éditions Gallimard.
13 juin : Ronde-roller « parcours Queneau » avec flambeaux.
27, 28, 29 juin : Z’estivales sur le front de mer pour « Queneau à la plage » autour de chanteurs, troupes de théâtre, orchestres, poètes…
Septembre : festival de films inspirés de l’œuvre de Queneau avec l’Eden.
Octobre : aquarelles et gouaches de Queneau au musée Malraux.
Selon le Livre Hebdo, « Buchet-Chastel prépare une édition de 150 dessins et gouaches inédits de Queneau et Gallimard une « Anthologie des textes de Raymond Queneau sur Le Havre » en Folio et organise un concours de nouvelles avec publication des meilleures. Enfin, un prix de l’Impertinence sera créé en septembre, « sous l’égide de personnalités à l’impertinence reconnue ».
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