![]() |
Lire Approfondir Rencontrer Prix Littéraires Dialoguer |
|||
|---|---|---|---|---|
| Accueil > Approfondir > Dossier thématique | ||||
|
|
« Pour qu’une ville figure honorablement dans le « Bottin littéraire » il ne suffit pas qu’elle soit le lieu de naissance d’écrivains célèbres, estimables ou simplement nombreux, il faut encore qu’elle possède la réalité poétique et romanesque qui lui donne cette personnalité que le voyageur reconnaîtra ou désire connaître » (Raymond Queneau, « Portrait littéraire du Havre ») L’honorabilité littéraire du Havre n’est plus à démontrer. Dès le XIXème siècle, les romanciers ont, allusivement ou explicitement, évoqué la Porte Océane. Dans le « Manon Lescaut » de l’abbé Prévost, elle est naturellement la porte de l’exil qui conduira les amants vers l’Amérique ; Balzac installe à Ingouville Modeste Mignon ; Dumas y situe le retour d’Angleterre de Madame dans « Le vicomte de Bragelonne » ; chez Flaubert, elle est dans « Un cœur simple » la ville lointaine dont Félicité aperçoit par beau temps les voiliers ; Maupassant la choisit pour son roman « Pierre et Jean » et plusieurs de ses nouvelles ; pour Zola, elle est un des pôles de « La Bête humaine » ; Stendhal lui consacre plusieurs pages de ses « Voyages » ; les humoristes, Charles Cros et surtout Alphonse Allais la prennent pour cible ; la comtesse de Ségur, elle-même, vient fréquenter ses quais. Au Xxème siècle, l’intérêt ne faiblit pas. Sans alourdir l’énumération, on citera Cendrars, Mac Orlan, Gide, Michel Leiris, Sartre où, dans « La nausée », Bouville est une transparente appellation contrôlée, Céline, Henry Miller, le roman populaire avec Gaston Leroux, Allain et Souvestre, Maurice Leblanc qui en fait le lieu du Grand Secret « qui règle la conduite des choses et le sort des villes », et, bien sûr, Georges Limbour, Armand Salacrou et Raymond Queneau, trois écrivains organiquement liés à la ville par la naissance ou l’adolescence. Du Havre, la littérature du XIXème siècle retient l’honorabilité de son faubourg, Ingouville, où, « dans de jolies maisons d’une propreté anglaise » (Stendhal, « Mémoires d’un touriste »), les négociants viennent goûter le repos parfumé des journées de labeur. « Ingouville est au Havre ce que Montmartre est à Paris, une haute colline au pied de laquelle la ville s’étale, à cette différence près que la mer et la Seine entourent la ville et la colline… (et que) l’embouchure du fleuve, le port, les bassins, présentent un spectacle tout autre que celui de cinquante mille maisons de Paris… Cette commune devint l’Auteuil, le Ville-d’Avray, le Montmorency des commerçants qui bâtirent des villas, étagées sur cet amphithéâtre… » (« Modeste Mignon »). A cet égard, la ville se conforme aux présentations classiques, tantôt cité provinciale fascinée par les canons de la mode parisienne, tantôt pôle urbain vers lequel se tourne la campagne : « -Oh ! mon ami, des occasions uniques !… Une petite soie à rayures délicieuses ! un chapeau d’un goût, un rêve ! des jupons tout faits, avec des volants brodés ! Et tout ça pour rien, j’aurais payé le double au Havre… » (« La Bête humaine ») « Tous portaient la blouse bleue par-dessus d’antiques et singulières vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu’ils découvraient dans les rues du Havre » (Maupassant, « La Bête à Maît’Belhomme ») Et l’on retrouve, d’un siècle à l’autre, les beaux dimanches de promenade au bord de la mer : « Nous allions faire notre tour de jetée en grande tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs, prêtes les premières, attendaient le signal du départ. » (Maupassant, « L’Oncle Jules ») « Il y a beaucoup de gens qui se promènent au bord de la mer, qui tournent vers la mer des visages printaniers, poétiques : c’est à cause du soleil, ils sont en fête… Ils ne se connaissent pas, mais ils se regardent d’un air de connivence, parce qu’il fait si beau et qu’ils sont des hommes. Les hommes s’embrassent sans se connaître, les jours de déclaration de guerre ; ils se sourient à chaque printemps. » (« La nausée ») Cependant, Sartre n’est pas dupe, cette unanimité n’est qu’une façade. Comme lui, d’autres évoquent cette ville à plusieurs vitesses, Salacrou notamment, son « Boulevard Durand », ou Roger Bordier, « La Grande Vie », dont une part se situe au Havre pendant le Front Populaire. C’est aussi la ville de la déambulation, de l’errance, d’une solitude qui peut aller jusqu’à la folie : « Sur le quai des Casernes, le lent flâneur croisa un groupe de morveux à moitié ivres, de francs bandits de quatorze ans. A les voir, il éprouva une joie bien vive, comme un élu devant le spectacle des damnés au dire de certaines religions. C’était là le plus beau profit de ses promenades à travers les quartiers pauvres, il récoltait de la haine. » (Raymond Queneau, « Un rude hiver ») « Il me semble que j’ai passé ma vie à errer dans les villes énormes, hostiles et inhumaines, dans les rues, dans les quartiers sordides et perdus, dans les faubourgs misérables de l’absolu. J’associe dans ma pensée la rue des Drapiers au Havre, la rue de Paris et le quartier Saint-François à la rue de la Harpe, boulevard Sébastopol, boulevard Saint-Germain, boulevard Montparnasse et toutes les rues de Paris. » (Jacques Prevel, « En compagnie d’Artaud ») S’agissant d’Artaud, il y a l’épisode de son internement à l’hôpital général du Havre. André Breton, jurait-il, y était mort pour avoir tenté de la délivrer les armes à la main. Ce que rappelle ce dernier pour s’en défendre évidemment dans « La Clé des champs ». Au-delà des oppositions frontales et des péripéties individuelles, se dégage la fonction emblématique de la ville, d’abord maritime et portuaire, spectacle permanent d’une grande puissance d’évocation poétique. « Les villes qu’il avait connues (peu de ville et peu de femmes) son ouïe son goût son tact son odorat sa vue Bruxelles au rire épais d’entrailles Rotterdam à l’odeur de goudron Amsterdam sec comme la pierre Londres breuvage amer dans un silence ouaté Le Havre paupière ouverte sur la mer » (Michel Leiris, « Haut mal »). « Ce soir, sur l’estuaire, quand la terre, tournant vers l’est, abandonne lentement le soleil au-delà des chemins balisés de la rade, les galets de la plage sont déjà dans l’ombre, le sable encore mouillé a des reflets clairs et la mer sans vagues est, pour un instant, d’un vert si tendre que l’on attend, à l’intérieur de cet immense horizon silencieux, le fracassant surgissement d’une grande vérité. » (Armand Salacrou, « Dans la salle des pas perdus ») Si bien que la présence maritime impose un profil de la ville et de ses habitants : « Il me semble que les habitants d’une petite ville française contre un coteau doivent être moins petits et moins sots que ceux de la même petite ville située en plaine, et que la petite ville port de mer, comme Le Havre, l’emporte sur les deux. La mer imprime chez ces bourgeois au moins une douzaine d’idées grandes : l’immensité de la mer – ses dangers, les voyages, - voir débarquer des gens venus de Canton – le courage des gens qui bravent les tempêtes, de ceux qui sauvent les vaisseaux en danger, - les descentes des ennemis… » (Stendhal, « Voyages en France ») Havrais d’origine et de cœur, Guy Mazeline dont le redoutable privilège est d’avoir soufflé le Goncourt à Céline, confirme cette impression dans « Le Capitaine Durban », par exemple : « Le Havre n’est pas une ville millésime, repliée sur de délicates richesses, et le danger, seul, lui prête une forte poésie. Cette sorte d’avant-poste du grand commerce…est sans cesse attaqué par les grandes marées, menacé par l’ensablement, d’année en année conquis par la mer. La vigilance a prévalu sur les soins de l’ornement. » Mettre un pied au Havre, c’est déjà être ailleurs, plus tout à fait en France, à l’étranger déjà. Dans « Les malheurs de Sophie », la comtesse de Ségur retient des trois jours de séjour qui précédent une traversée, « le bruit, le mouvement des rues, les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchants, de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant d’Amérique. » Même dépaysement pour le « Boitelle » de Maupassant, effectuant son service militaire : « Pendant les heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le quai, où sont réunis les marchants d’oiseaux… Il s’en allait lentement le long des cages où les perroquets à dos vert et à la tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l’air d’oiseaux cultivés en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes, les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés, des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde ; assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle. » Dans « Chêne et chien », Queneau se souvient également de l’effervescence cosmopolite qui régnait à l’époque de la Première Guerre mondiale : « Chaque jour rue Jules Lecesne défilaient des soldats anglais : les troupes métropolitaines, les coloniaux, les Portugais, et les sikhs conduisant des mules. » Cette confrontation de cultures a sa part de tragédie. Chez Gide, l’origine créole de Lucile Bucolin de la « Porte étroite » porte en elle la malédiction culpabilisante qui entrave les amours de Jérôme et d’Alissa. Autant que la mer, l’estuaire, les bassins, la marée et les quais, les transatlantiques nourrissent de multiples évocations, par le mouvement incessant des départs et des arrivées, qui, c’est une constante, pousse la population au rendez-vous des quais. « L’immense paquebot, traîné par un puissant remorqueur qui avait l’air, devant lui, d’une chenille, sortait lentement et royalement du port. Et le peuple havrais massé sur les môles, sur la plage, aux fenêtres, emporté soudain par un élan patriote se mit à crier : « Vive la Lorraine ! » acclamant et applaudissant ce départ magnifique, cet enfantement d’une grande ville maritime qui donnait à la mer sa plus belle fille. » (« Pierre et Jean ») Coïncidence ? Dans « Le policier apache », Allain et Souvestre décrivent l’engouement que suscite son retour. Autre départ, « Le premier voyage de Normandie » que célèbre Cendrars comme une épopée : « Solidement amarré à quai, surchargé de chaînes, de liens, de câbles et de cordages, le géant des mers, le Normandie, me fait penser à Gulliver ligoté par les Lilliputiens, livré qu’il est, à la veille de son appareillage, à une armée d’ouvriers qui l’assiègent, le battent, le frappent, le cognent, sont suspendus à ses flancs, l’attaquent à bout portant avec d’étranges outils qui pétaradent, ou braquent et dirigent sur lui d’immenses grues silencieuses semblables, quoique marchant à l’électricité, à d’antiques machines de guerres, à des catapultes… » Morceau de bravoure encore, le départ du Lafayette sous la plume de Roger Vercel dans « Croisière blanche », où la passerelle a des allures d’ « entrée de cirque » de chez Pinder ou Bouglione, avec « ses grooms rouges, ses contrôleurs en smoking ». Si bien qu’il n’est pas nécessaire d’avoir mis pied au Havre pour que l’imaginaire lié aux navires hante la mémoire. De ce père né au Havre, renfermé, colérique, Céline n’a de tendresse que ce court passage : « Il savait tout sur les navires. Un nom lui revenait souvent, celui du Capitaine Dirouane, qui commandait la « Ville de Troie ». Il l’avait vu son bateau s’en aller, décoller du bassin de la Barre. Il était jamais revenu. Il s’était perdu corps et biens au large de Floride. « Un magnifique trois-mâts barque ! » (« Mort à crédit ») La chambre d’hôtel est une autre constante. Sa fenêtre donne sur le port, c’est un belvédère, un balcon ouvert sur le monde. L’attente du départ est en soi un délice. Tout peut arriver quand est en passe de s’accomplir le geste nécessaire à l’embarquement. « Le Havre autobus ascenseur j’ouvre les persiennes de la chambre d’hôtel je me penche sur les bassins du port et la grande lueur froide d’une nuit étoilée Une femme chatouillée glousse sur le quai Une chaîne sans fin tousse geint travaille Je m’endors la fenêtre ouverte sur ce bruit de basse-cour Comme à la campagne » (Blaise Cendrars, « Au cœur du monde ») Le Havrais n’a lui que quelques pas à faire pour se rendre sur la jetée, la digue Nord : même rarement saisie, la possibilité d’évasion est ici une catégorie mentale : « Dès lors, le rêve de Séverine changea. Roubaud était mort d’accident, et elle partait avec Jacques pour l’Amérique… Elle, qui autrefois sortait si rarement, avait à cette heure la passion d’aller voir les paquebots partir : elle descendait sur la jetée, s’accoudait, suivait la fumée du navire jusqu’à ce qu’elle se fut confondue avec les brumes du large. » (« La Bête humaine ») « Moi, quand je viens ici, j’ai des désirs fous de partir, de m’en aller avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits feux, là-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux grandes fleurs et aux belles filles pâles ou cuivrées, des pays aux oiseaux-mouches, aux éléphants, aux lions libres, aux rois nègres, de tous les pays qui sont nos contes de fées à nous. » (« Pierre et Jean ») Dès que le navire s’éloigne, le destin est en marche. Parfois bénéfique, au moins provisoirement placé sous le signe de la fortune, pour le Charles Mignon de Balzac ou le Suter dans « L’or » de Cendrars. « Trois jours après, le canon tonne, les cloches sonnent, toute la population du Havre est sur les quais : l’Espérance, pyroscaphe à aubes et à voitures carrées, sort fièrement du port et double l’estacade. Premier voyage, New York. A bord, il y a Johann August Suter, banqueroutier, fuyard, rôdeur, vagabond, voleur, escroc… C’est ici que commence la merveilleuse histoire. » Mais tragique le plus souvent, comme pour Manon Lescaut, ou Félicité : « Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n’oublia pas la date), Victor annonça qu’il était engagé au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa goélette, qui devait démarrer du Havre prochainement. Il serait, peut-être, deux ans parti. » (Gustave Flaubert, « Un cœur simple ») Car son neveu ne reviendra pas, l’enfonçant un peu plus dans l’effacement de la solitude. On ne sort jamais indemne du voyage. Dans les dernières pages d’ « Ecuador », Henri Michaux assiste, incrédule, à cette transformation, où le « je » du poète s’efface : « Eh ! quoi, encore tremblant ? Ah ! oui, on arrive demain. France, France, et il est tout décomposé Parce qu’il y revient. Il parle fort, il est insolent, Il en est gros, il vomit de la joie, Il n’a donc pas changé, Autant victime de bons évènements que de mauvais. Emu en un mot. » A peine débarqués, les voyageurs ne filent pas tous vers Paris. Certains, pas seulement les marins, gagnent Saint-François dont la réputation des bistrots et des maisons closes n’est plus à faire. « J’étais à cette époque tout petit, et j’avais, malgré mes dix-sept ans, l’air d’en avoir quinze. Malgré cela, j’avais déjà fauté une première fois, au Havre, avant de m’embarquer, et mon cœur battait la breloque. » (Paul Gauguin, « Oviri, écrits d’un sauvage ») « J’avais ressenti dans les bordels du port cette impression d’humanité profonde et de grandeur qu’on éprouve, à mon sens, dans toutes les maisons de prostitution pourvu qu’elles soient pauvres et que les choses s’y passent avec une suffisante simplicité. » (Michel Leiris, « L’Age d’homme ») Venant, lui, de Paris, Henry Miller y découvre un pandémonium du sexe, lors d’un week-end de bordée, véritable morceau d’anthologie : « Il nous fallut traverser le quartier aux lanternes rouges, où d’autres aïeules avec des châles sur les épaules, assises au seuil des portes, s’éventaient et faisaient d’aimables signes de la tête aux passants. Et toutes apparemment si gentilles, qu’on aurait pensé qu’elles montaient la garde devant une nursery. De petits groupes de matelots passaient en zigzaguant et pénétraient bruyamment dans les boîtes tape-à-l’œil. Le sexe partout : il débordait de toutes parts, marée montante qui emportait les pilotis des fondations de la ville. » (« Tropique du cancer ») Revers de la médaille, loin du Havre, quand l’aventure échappe ou s’achève, restent le désenchantement et la nostalgie. « Mon Dieu ram’nez-moi dans ma belle enfance quartier Saint-François, au Bassin du Roy. Mon Dieu, rendez-moi un peu d’innocence Et l’odeur des quais quand il faisait froid. Faites-moi revoir les neiges exquises La pluie sur Sanvic qui luit sur les toits La ronde de gosses autour de l’église, Mon premier baiser sur les chevaux d’bois. » (Pierre Mac Orlan, « Chanson pour accordéon » ou « Chanson de Margaret ») Après deux années d’exil en Amérique du Sud, passager clandestin sur le navire qui, de Lima, le ramènera, via Panama, au Havre, Georges Arnaud constate dans « Le voyage du mauvais larron » que « le sublime suprême est sur le quai des gares ». « Il est lucide, il n’aime pas ça ; tout ce qui lui est arrivé, il le comprend enfin : il a succombé aux prestiges des convois de la nuit, illuminés, silencieux ; des bateaux qui hurlent avant de se ruer sur la mer. Pour de doux fantômes voyageurs après qui il a couru sans jamais les rejoindre. » Brutalement, en septembre 1944, l’Histoire fait que les traumatismes individuels du romanesque rencontrent le traumatisme d’une ville toute entière, broyée sous les bombardements alliés. Puisqu’on sait depuis Valéry que les civilisations sont mortelles, une ville peut-elle mourir aussi ? « Dans cette moitié morte de la ville, que les notabilités visiteuses contemplaient, bouche bée, avec une sorte d’hébétude, et devant laquelle s’émoussaient leurs belles phrases, ils avaient, comme tout le monde, travaillé au déblaiement, arrimé en tas réguliers les briques « décrottées », découvert de nouveaux cadavres… » (G. Morris, « Assassin mon frère ») A ce polar font écho trois autres textes hallucinants. Dans sa préface à « L’Age d’homme », « De la littérature considérée comme une tauromachie », Michel Leiris décrit : « l’effarante table rase que les bombes ont faite du centre de la ville ». Georges Limbour, dans « Cahier de musique pour x », cherche le piano mécanique de son enfance : « enseveli là-dessous, peut-être parmi des débris humains, près du cuivre de vieilles bassines, de fers de lit, parmi les plumes salies des perroquets, les fourrures de singes et la poussière nacrée des coquillages qu’on vendait dans des boutiques voisines. » Raymond Queneau, enfin, lui consacre, dans « Les Ziaux », « Le Havre de Grâce » : « Il ne faut pas chercher espace et souvenir dans la poussière énorme où dorment les maisons Il ne faut pas chercher le temps et la mémoire Dans la ferraille obscure où s’ébrèchent les toits. » Si la ville renaît, la mort a laissé sa marque, le deuil n’est pas consommé, au point d’entraver toute réconciliation avec cette « architecture d’idées faite pour les aviateurs » : « Derrière ma fenêtre s’étend une ville bombardée et rebâtie au fil des guerres, un champ de ruines immense, où j’écoute les blessés qui vont mourir, où je regarde les mouettes tomber sur le sol comme des pierres, s’effondrer sous le poids d’une fatigue définitive. » (Benoît Duteurtre, « Les vaches ») L’impossible conciliation avec la ville moderne n’est pas pourtant une nouveauté. A la fin du XIXème siècle déjà, Charles Le Goffic, académicien mais littérateur bien oublié, déplore dans « La payse » : « Le Havre moderne ne s’est pas substitué à l’ancien Havre : il l’a laissé debout et s’est étendu tout autour. L’ancien Havre tenait presque tout entier dans l’îlot Saint-François. D’une prairie fangeuse, dans un lacis de canaux saumâtres, les lois obscures des relations internationales avaient fait, vers la moitié du précédent siècle, un des grands marchés du monde… Tout cela n’est plus qu’un souvenir. » Plus réaliste, ce dialogue dans « La horse » de Michel Lambesc : « - Alors Pierrette, les affaires marchent ? - T’es pas au courant, non ? Y a plus de bateau, mon poulet. - Me dis pas ça, je viens de voir la courbe du tonnage des entrées, elle est en progression constante. - A cause du pétrole, mais le pétrole c’est pas intéressant. Ils déchargent en douze heures, juste le temps de descendre à terre s’acheter de la pâte dentifrice. C’est le divers qui nous fais vivre, mon poulet, parce que c’est plus long à décharger. Tu piges ? Mais, le divers, ça baisse. Quand ils auront généralisé les containers et les « car-ferries » ça sera fini." Dans la même logique de fascination répulsion, l’univers industriel en expansion : « Les travaux d’agrandissement du port et l’extension de la zone industrielle n’arrivaient encore que beaucoup plus à l’ouest, et pour l’instant Auguste leur tournait le dos, s’éloignait de l’enfer. Je leur avait dit, à Pecqueur et aux autres : « A force de grignoter le marais… » eh bien maintenant, ils ne grignotent plus, ils bouffent à pleines dents. » (« La Horse ») « La route longeait d’abord les usines, de grandes et belles usines qui font du feu. J’étais fasciné par cette forêt de cheminées, par ces kilomètres de tuyaux enchevêtrés, aux longues volutes de fumées malodorantes… Ces grandes constructions me rassuraient, me faisaient du bien, me donnaient des vertiges d’imagination et de puissance. » (« Les vaches ») « Un dimanche d’excursion offert aux travailleurs de la raffinerie, j’avais vu les grilles, les tours d’acier baguées de noir à intervalles réguliers, les minuscules échelles. Les grilles me faisaient penser au chœur de l’église. » (Annie Ernaux, « Ce qu’ils disent ou rien ») Le monde a changé, mais tant que naviguer est une autre manière d’aborder le temps, le pouvoir de sports sur l’imaginaire conserve l’essentiel de ses vertus. Ainsi chez l’écrivain colombien Alvaro Mutis : « J’aurais pu voyager en avion, mais il m’a semblé plus intéressant et plus reposant de descendre le fleuve. J’ai toujours eu envie de faire un voyage de ce genre. Je ne connais des fleuves que quelques estuaires. Ceux de l’Escaut, par exemple, de la Tamise et de la Seine au Havre. » (« La dernière escale du Tramp Steamer ») De la même manière, lorsque Jean Echenoz démarque dans « L’équipée malaise » le roman d’aventure, c’est tout naturellement que ses héros fantomatiques s’embarquent au Havre. « La ville ne lui déplaisait pas… Il passait ses journées sur le port. Il regardait la mer et les navires, les cargaisons… Le Boustrophédon ne se trouvait pas amarré comme prévu dans le bassin Théophile Ducrocq, poste 2. Paul passa en revue les autres bâtiments, un Démosthène, un Star en loques, un Suzy-Delair attentivement briqué. Depuis le pont d’un indéchiffrable vraquier soviétique, deux marins blonds et blancs accoudés tiraient minutieusement sur leurs anglaises en suivant Paul du regard. » Tout aussi naturellement, les thèmes dégagés se retrouvent resserrés : chambre d’hôtel, attente du départ, errance dans la ville à la topologie incertaine, où les noms des cargos ont cette part de magie que le temps n’atteint pas.
|
|
|||||||||||||||
|
Lire | Approfondir | Rencontrer |
Prix Littéraires | Dialoguer
Notre histoire | Nous contacter Votre profil | Votre commande | Conditions de vente Pour tout commentaire sur le site, écrivez au webmaster Copyright 2002 - Librairie La Galerne Réalisation GER Telecom - Conception Librairie Dialogues Hébergement Link By Net |